Joan Sales

L’éditeur, romancier, poète et traducteur Joan Sales i Vallès est né à Barcelona en 1912 et y mourut en 1983. Sales appartient à la même génération d’écrivains que celle de Mercè Rodoreda (1909), Lluís Ferran de Pol (1911), Pere Calders (1912) ou bien encore Avel·lí Artís-Gener (1912). C’est une génération qui a vécu de façon très intense l’époque de la République et, surtout, l’éclat et le déroulement de la guerre civile espagnole, car, par leur âge, ils durent non seulement y participer activement mais aussi ont-ils perdu leur jeunesse en s’y voyant impliqués.

L’éditeur de Llorenç Villalonga et de Mercè Rodoreda, directeur du Club dels Novel·listes, Sales est surtout un grand lecteur qui a voué une passion, au début de sa carrière, à l’oeuvre de Stendhal, passion qu’il substituera, plus tard, pour l’oeuvre romanesque de Dostoïevski (il traduisit en catalan Les frères Karamazov) et pour celle de la littérature de grands auteurs et philosophes catholiques français comme le sont François Mauriac (duquel il va traduire Thérèse Desqueyroux), Georges Bernanos, Emmanuel Mounier, Gabriel Marcel ou Teilhard de Chardin. 


Sales, détenteur d’une licence de Droit mais qui n’exercera jamais, a commencé à travailler alors qu’il n’avait que quinze ans, en tant que rédacteur du journal La Nau, fondé par Antoni Rovira i Virgili. Après avoir collaboré de façon sporadique en tant que correcteur et linotypiste, Sales est devenu un des professeurs de catalan à la Generalitat républicaine. Très tôt, encore sous la dictature de Primo de Rivera, il a été membre du premier Parti Communiste Catalan, parti clandestin, fondé en 1928 par Jordi Arquer, qui essayait d’harmoniser le communisme et le nationalisme. Or, Sales changera, une fois que la guerre éclate. Il s’acheminera vers le catholicisme et, accompagné de sa femme, Núria Folch, il va s’éloigner rapidement et définitivement du monde communiste et anarchiste. Son unique roman publié, Incerta glòria (1956) serait, en autres choses, une sorte de véritable corrélat objetif de sa “conversion” au catholicisme. 


Lorsque la guerre d’Espagne a éclaté –Sales refusait le qualificatif de “guerre civile”, certainement influencé par Antoni Rovira i Virgili-, Sales est entré à l’Ecole de Guerre de la Generalitat avec comme objetctif celui d’acquérir l’entraînement nécessaire afin de participer à la guerre en tant qu’officier. Fin 1936, il s’est incorporé à la colonne Durruti, à Madrid. C’est à Xàtiva qu’il a continué son apprentissage militaire (en avril 1937) et s’est incorporé plus tard au front d’Aragon (de mai 1937 à mars 1938) et, enfin, au front de Catalogne, dans les colonnes Macià-Companys (avril-juin 1938). Sales termine la guerre en tant que commandant de l’armée républicaine et se trouva dans l’obligation d’abandonner à pied une Catalogne vaincue, au niveau du Col d’Ares. Quelques années plus tard, il déclarait: “La guerre a été pour moi une grande expérience dans ma vie, c’est ce qui m’a le plus intéressé, ce qui m’a passionné le plus. Je crois qu’un écrivain doit se construire en témoignage de la vérité.” Entre janvier et décembre 1939, il va vivre en exil à Paris, jusqu’à ce qu’il décide, après un séjour en Haïti, de s’installer finalement au Méxique, où il gardera l’espoir d’une victoire des aliés capables d’expulser Franco du pouvoir. Au Méxique, Sales et un groupe d’intellectuels (Lluís Ferran de Pol, Raimon Galí et Josep M. Ametlla entre autres) vont fonder une des revues des plus critiques et combatives de tout l’exil catalan, les Quaderns de l’exili (“Cahiers de l’exil” en français). Entre 1943 et 1947, ces cahiers, qualifiés comme journal d’”agitation nationale”, vont réunir un bon nombre de collaborateurs et vont défendre, avec une virulence verbale inhabituelle, l’unité de la langue et de la culture catalanes. Et, surtout, ils conseillaient l’organisation d’unités militaires catalanes formées par des soldats républicains avec pour objectif celui de lutter depuis la France occupée au côté de la résistance contre le fascisme. A partir de 1945, la progressive prise en charge de la part de Sales et d’autres membres des groupes d’éxiliés catalans en Amérique qui, à la fin du franquisme, se voyaient bien loin d’inclure la prise de conscience que la stratégie qu’il fallait suivre ne pouvait pas se justifier sans partir d’une nette opposition à la dictature au sein de la Catalogne.


De retour de l’exil, en 1948, Sales doit gagner sa vie à Barcelone. D’abord en tant que correcteur et linotypiste, en collaboration avec les maisons d’édition Ariel, Vergara et Aymà puis, à la tête de la direction littéraire de la maison d’édition Ariel. Abritée par les éditions Ariel, la Collection El Club dels Novel·listes s’est créée, dirigée par Joan Oliver. Travaillant aussi avec Xavier Benguerel, Sales va mettre en pratique ses positions esthétiques et stylistiques. Plus tard, Oliver quittera la direction et, plus important encore, le Club va se transformer en maison d’édition. A partir des Editions Club, Sales, en solitaire, va initier une véritable tâche de prosélytisme littéraire sur toutes les terres de langue catalane, comme un incessant pélerinage à la recherche de lecteurs. En fin de compte, c’est bien ce prosélytisme qui lui permettra de mener ce rythme de publications, publications couronnées par les premières oeuvres de Mercè Rodoreda et celles de Llorenç Villalonga.


Homme à la personnalité puissante, tenace et passionnée, Joan Sales est surtout un écrivain indépendant, un out-sider de la littérature catalane, certainement moins autodidacte que ce qu’il peut prétendre, c’est un créateur qui n’est “fidèle” à personne et qui peut être défini en tant qu’écrivain d’action qui, dès sa jeunesse, s’est construit de façon délibérée une image propre à l’intellectuel que nous pourrions appeler militant. C’est un écrivain-soldat qui se met au service de la cause, ou des diverses causes qu’il dessert, un combattant qui, selon les termes de Pere Calders, “ne se rend jamais. Il a tout simplement fait servir les armes qu’il avait à sa portée afin de continuer la lutte, comme un maquisard illuminé par des idéaux inaltérables”. Militant pour le catalanisme, le républicanisme et le catholicisme, Sales s’est toujours senti dans l’obligation de tout expliquer, de s’expliquer et de se justifier de façon incessante, que ce soit dans ses prologues, ses épilogues ou dans ses notes en pied de page, comme s’il voulait préserver de l’oubli ou de la confusion tout ce qui se réfère à son expérience de vie. Pélerin parmi l’ombre, à la recherche de la “gloire éternelle”, Sales donne l’impression que pour lui la guerre n’a jamais fini, qu’il n’est jamais revenu de son exil, qu’il est passé définitivement de “l’autre côté” et qu’il a conservé un sentiment tout particulier d’étonnement. Par le personnage transfiguré de Llàtzer, faisant un parallèle entre les survivants aux guerres et ceux des camps, Sales semble être déraciné toujours, être tragique, et après avoir traversé l’enfer, il ne réussira jamais plus à vivre un quotidien avec une certaine normalité. C’est peut-être cela qui va lui donner la force de celui qui s’habitue aux sensations les plus invraisemblables, de celui qui ne s’étonne de rien mais qui, malgré tout, persiste à nager dans le centre du tourbillon. C’est pour cela que Sales conçoit la littérature comme un témoignage et qu’il ne comprend son rôle d’écrivain uniquement en tant que compromis d’un survivant, un survivant chargé de dettes, celles de ceux qui n’ont pas survécu et qui vit dans l’angoisse du “sacrifice inutile” des morts à la guerre. 


C’est un somnambule qui marche au bord du gouffre, un moribond ruiné, un errant lancé en haute mer qui joue précisément le rôle principal de l’unique recueil de poèmes de Joan Sales, Viatge d’un moribund (Barcelone, Ariel, 1952). Le protagoniste de ce premier et unique recueil de poèmes “dense et pathétique”, selon les dires de Joan Triadú, parcourt une double péripétie. D’un côté, un voyage réel, lors de ses successives étapes de la guerre et de l’exil. D’un autre, un voyage moral dans le quel le moribond assoiffé déambule, comme un fantôme, dans un complexe cadre symbolique et onirique d’angoisse métaphysique. Cependant, la présence la plus significative dans sa poésie se trouve dans la poésie de Baudelaire, Sales considérait Les Fleurs du Mal comme le “cinquième évangile”. 


Il existe une connexion évidente entre Joan Sales et l’oeuvre de certains grands auteurs et intellectuels catholiques français comme Charles Péguy, François Mauriac ou George Bernanos. Sales est un catholique converti, ou “de retour “, c’est un homme qui souffre une longue évolution idéologique et morale qui ne manque pas de se souvenir des mots que lui même appliquait à celui qu’il admirait, Kazantzakis: un homme qui cherche avant tout la justice, qui défend à chaque instant de sa vie son concept de vérité avec une incorrigible spontanéité. La littérature de Joan Sales, construite en un style vigoureux, s’emplit de résonances métaphysiques et propose une vision globale de l’aventure humaine, de sorte que le lecteur se trouve immergé dans un monde exaltant, plein d’énergie physique et intellectuelle. C’est de cette manière que les auteurs des épigraphes en entête de certains chapitres de son roman Incerta glòria le démontrent: Pascal, Baudelaire, Bergson, Chesterton, Kirkegaard, Simone Weil, Albert Camus et un certain Dostoievski, qui était devenu déjà une référence, dans le roman européen d’entre deux guerres et, qui était présenté par Sales, lui-même, comme le parfait exemple d’un modèle de littérature qui pénètre intensément dans la condition humaine. 


C’est dans ce sens, celui de la présentation d’un tendu conflit moral, que doit être inclus Joan Sales parmi les romanciers de la conscience déchirée et de toute une thématique du salut, c’est-à-dire du dépassement qui résout le conflit intérieur par une prise de conscience. Et de là proviennent aussi les qualités essentiellement subjectives du roman. Son lyrisme rompt le développement objectif du récit et la perspective métaphysique alimente le thème du mal et de ses motifs (désespoir, haine, violence, suicide) et du thème du salut (grâce, amour, combats intérieurs et extérieurs). “Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage”: Joan Sales répétait souvent ce vers de Baudelaire (“L’ennemi”, poème X de Spleen et Idéal), des mots qui semblent vouloir confirmer que l’unique gloire est celle du temps de la jeunesse, comprise comme l’unique étape de la vie traversée par l’amour et la mort dans une recherche constante de l’absolu: une tempête ténébreuse déchirée par quelques rayons de gloire.

par Xavier Pla
Traduit par Adrien Bagarry
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