
De la contre-culture à la stupeur
Pendant l’été 1973, Quim Monzó décide de passer son mois d’août dans le sud-est asiatique. Dans les chroniques qu’il écrit pour le journal tele/eXprés, Monzó retrace l’ambiance de la rue et il constate que l’offensive finale sur le Cambodge ne génèrera plus ni œuvres d’art, ni poèmes ni balades. La carrière littéraire de Monzó commence à ce moment-là, et elle se déploie parallèlement aux aventures culturelles de la Barcelone des dernières années du franquisme. Entre 1973 et 1977 il prend part à tout type d’initiatives, en rapport à la littérature expérimentale et à la presse marginale.
Ce premier Monzó – voyou, irrévérent et narquois – est le Monzó essentiel. À cette époque, ses affinités artistiques et littéraires vont de Julio Cortázar à Woody Allen, de Joan Brossa à Robert Crumb et de Samuel Beckett à Frank Zappa. Alors que son premier roman, Le cri du gris au bord des égouts, est construit à partir d’épisodes enchaînés, avec des dialogues directs et des insertions de phrases lapidaires ; ses premières nouvelles, publiées en 1977 dans le volume Self service, écrit à quatre mains avec le Majorquin Biel Mesquida, sont suspendues par l’improvisation et l’essai. Ouf, dit-il (1978) représente une stylisation des procédés de cette première étape contre-culturelle. Certaines nouvelles du recueil, telle « Histoire d’un amour », proposent une carnavalisation de la réalité. D’autres récits, tel celui qui donne le titre au livre, « Ouf, dit-il », partent du spleen quotidien (un homme et une femme s’ennuient, avalent de façon aboulique des morceaux de tarte et discutent pour un rien). Un geste non contrôlé (« Elle jeta la petite cuillère sur la table et le coup fut doux, mou, de couleur orange ») ouvre une crevasse dans ce monde gris.
Le deuxième livre de nouvelles de Monzó, Olivetti, Moulinex, Chaffeauteaux et Maury... (1980), représente un pas de plus qui l’éloigne des grands idéaux et des causes collectives, à partir alors d’un réalisme clairement dessiné. « Rédaction » met à plat les désajustements entre la réalité et le langage. La nouvelle met en scène une préoccupation sous-jacente dans toute l’œuvre de Monzó : l’enfant qui raconte de façon candide une réalité atroce représente l’écrivain, dans sa prétention de s’expliquer au monde, de le dominer à travers les mots. Mais, en fait, c’est la réalité qui domine, les mots n’étant qu’un placebo.
Ouf, dit-il et Olivetti, Moulinex, Chaffeauteaux et Maury… représentent l’envers et l’endroit d’une même situation. Dans le premier livre, Monzó décrit un monde obstrué, qui trouve une voie d’échappement dans le rêve, dans l’imagination ou dans l’amour, qui transportent les personnages vers des espaces merveilleux. Dans le second, il décrit une réalité aliénée, soumise à un grossier mécanisme, contre lequel on ne peut rien faire.
Au milieu des années quatre-vingt, Monzó créa un style personnel, reconnaissable de la plupart des lecteurs. Ses histoires captent le spectacle de la vie urbaine à travers des personnages courants, avec une légère saveur exotique qui dissimule son exemplarité. Sans le vouloir, Monzó écrit la chronique du passage de l’utopie contre-culturelle à l’individualisme et au scepticisme. Mais il va au-delà des expériences de sa génération et il en tire des enseignements universels.
Contrairement aux nouvelles, qui développent un épisode central, un « sketch » ou une conversation tronquée, les romans de Monzó, Essence et L’amplitude de la tragédie (1989), décrivent un cycle complet. Guadalajara (1996) symbolise la fin, le déclin, le labyrinthe sans sortie que la mort insinue. Les nouvelles les plus réalistes parlent d’un désir fugace ou d’une occasion perdue. Les fables mettent en scène des situations angoissantes sans issue dans des immeubles labyrinthiques et des macabres festivités familiales.
Avec Le meilleur des mondes (2001), son meilleur livre, il trouve une issue à cette situation d’impasse. Monzó ne s’était jamais montré jusqu’alors aussi cruel et désespéré que dans ce livre. Ses nouvelles décrivent un monde où toute pitié est évacuée. L’histoire de l’enfant disséqué ou du fœtus dans le sac en plastique de El Corte Inglés* (Galeries La Fayette), sont racontées en toute apparente naturalité afin d’obtenir le plus fort impact sur le lecteur.
Pendant les trente dernières années, Monzó a eu une présente constante dans la vie culturelle de la Catalogne. Dans Quatre-vingt-six nouvelles il a dépuré son langage du baroquisme initial jusqu’aux manières de dire essentielles, et il a marqué un moment important dans le catalan littéraire, qui atteint dans ses œuvres et dans ses traductions des registres totalement contemporains. Les romans de Monzó sont encore d’une certaine façon à découvrir. Elles représentent l’une des principales tentatives de réactualiser le genre en adaptant son temps intérieur au rythme de la vie d’aujourd’hui. Ses articles journalistiques révèlent une curiosité universelle qui annule les frontières entre la haute et la basse culture, entre la littérature de création et le commentaire d’actualité. Son œuvre a connu des tirages inhabituels et a été traduite dans de nombreuses langues.
« Actuellement je jugerais bon ce qui est arrivé si je pouvais revoir le ciel de couleur peppermint et les étoiles qui étincellent dans la hotte de tes yeux » peut-on lire dans l’épigraphe de « Histoire d’un amour », la première des Quatre-vingt-six nouvelles. En paraphrasant ce que Dostoïevski écrivit à propos de la nouvelle «Le Manteau » de Gogol : nous venons tous de ce ciel de peppermint.

