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Poema inacabat

Gabriel Ferrater
Poème inachevé

Celui qui a emmerdé ce borné
de Garcés et Teixidor ce croulant
quand il a fait ses premiers poèmes,
vous allez voir qu’il s’y remet sans se corriger.

Je veux conter un conte impertinent,
mais je le laisserai pour après
et je m’en vais étendre mon prologue.
Je le remplirai de gens et de choses
et d’affections. Je dirai que je suis
à Cadaqués, en plein mielleux
et somnolent mois de septembre
(quand les hyperboriques femelles
se font rares) de soixante-et-un,
avec vent de mer sans recours
(bien que ce matin
il semble que se lève la tramontane
et le froid que nous subirons me fait peur,
même si l’air sera propre
et propre l’eau : je préfère
quand elle est sale et bien chaude).

La dédicace viendra d’abord.
A toi, Hélène, qui m’as fait
connaître Chrétien que j’imite
(bien que je ne rime pas tout à fait),
femme nouvelle qui est partie
avec jupe de tergal
et jersey vert, pour passer ton examen
sur Chrétien de qui nous parlions
précisément, si vivement,
et ses mots et ses arguments
(oh Dieu, comme il jurerait
s’il savait que sur Erec et Enide
il vous fallait passer des examens!)
te servaient pour chanter
(un triomphe de coq t’enflammait)
la passion avec laquelle tu découvrais
que les choses que tu as voulues
et que quelques-unes que tu as obtenues
sont vieilles comme les vieilles fables
et bien plus vieilles que les examens :
à toi, Hélène, qui maintenant apprends
à vivre (dis, tu me permets
que je vienne au cours avec toi, et que je m’asseye
à ton côté, jusqu’à ce qu’on m’en arrache?),
à toi que libre d’examens, demain
à une heure, on verra descendre
de l’autobus, à toi, Hélène,
je veux t’offrir ce poème.

A moi ça ne me ferait pas la moindre peur
qu’il soit rocailleux et touffu,
mais comme il est à toi, et toi fine,
je lui donnerai de grands coups de lime,
je veillerai à ce que le mot et le vers
ne pensent pas qu’ils ont des droits
à une vie d’exubérance
loin de ma vigilance.
Ce sera mon thème, justement,
le droit à se faire indépendant,
mais ce sera le droit des filles
que je n’ai pas. Mes rimes
je veux qu’elles obéissent sans rechigner.
Quand je tiendrai les mots serrés bien court,
je m’accorderai toute permission,
en patriarche qui s’y laisse aller.
Je serai digressif et cursif,
anacoluthique et allusif.
Je ferai des listes de bonnes choses
et de mauvaises, de noms de filles :
par exemple Maribel,
qui cette année nous a éblouis avec ses fiançailles
et doit avoir goût de citron.
Je me comprends, et ceci est la forme
que j’ai décidé de suivre.
Peut-être que le seul but de ce que j’écris
est mon propos de plagier.
Je veux que d’un coup tous se rendent compte
que je copie les médiévaux.
Toujours je l’ai fait et déclaré
et toujours j’ai vu qu’on ne le croyait pas.
Quelle ingénuité! Nous les poètes,
bien sûr qu’on est des menteurs
mais avant et encore plus
il est certain qu’on est des égoïstes.
Compte que nous ne dirons pas de mensonges
de nous-mêmes. La vérité
nous semble plus intéressante
parce qu’elle nous porte en elle.
Je suis poète médiéviste,
laissons-le donc pour affirmé,
et laisse-moi maintenant saluer
les fidèles au moyen âge
qui ne rêvent pas cavalcades
ni licornes ni sarrazins.
De chevaliers, jamais je n’en ai vu.

Même si son moyen âge
qui ressemble plutôt à du Moréas
ne me convainc pas, Joseph Carner
de qui nous dépendons tous
et qui est à Bruxelles grise d’eau,
réclame mon premier hommage.

Toi avec qui nous parlions d’Ausiàs
et nous rappelions «Le canal
de Flandres», Rosa Leveroni,
quand des Nordiques que Dieu confonde
étaient près de s’échouer
et que.nous regardions ça consternés
de la terrasse du Maritime,
Rosa, ne me manque pas, et n’oublie pas
que tu me dois et que je te dois un poème
et qu’aussi bien toi que moi nous les devons
à Roser, car le risible
coucher de soleil de l’autre jour,
il ne convient pas qu’il tombe dans l’oubli
avant que son fait ne lui soit dit.
Nous riions tous trois et nous émerveillions
de ce sanguinolent mélodrame
offert au théâtre d’en haut
du vieux chemin de Port Lligat.
Tu te souviens comme le soleil tournait,
toupie noire, et s’effrayait
de tomber d’arrière le Pení?
Comme si c’était chose tellement décisive
qu’un soir il meure, le pauvre idiot
qui à son heure reviendra —
Je ne continue pas, tout ça Catulle l’a dit,
et la nature en fait un peu trop
(qui nous connaît impressionnables)
quand elle nous donne ces spectacles.
Nous savons nous venger avec les mots.
Ici tu en as une version,
mais je t’en enverrai une autre
avec plus de métaphore et moins de danse.

[...]

Traduit par William Cliff
Gabriel Ferrater, Poème inachevé. Brussel·les: Ercée, 1985 (Barcelona: Altés).
Gabriel Ferrater (Diario de Barcelona, 1979)
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