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Nabí

Josep Carner
Nabí (francès)

CHANT III

A quoi m’a servi de m’enfouir,
De me couvrir les yeux, voulant Te croire absent,
De me rapetisser dans le fond de la nef?
Tu jetas contre nous
La colère d’1m vent arraché du désert.
Toute la mer était vengeance bouillonnante
Et clameurs frénétiques.
Sans espoir, nous tombions en des gouffres glissants;
Avec des hurlements se dressaient des montagnes
Et s’effondraient assourdissant le ciel.
Le grand mât offensé, d’un coup de griffe,
Tomba parm1 l’écume.
Au cri d’«Allège, allège!»
Tous les agrès, par dessus bord, sautèrent.
Dans le danger d’un sort si malveillant,
Comme aspirés par la fosse mouvante,
Chacun requit son dieu: Lune cm Soleil,
Le grand Bicorne ou la Putain,
Le Rocher nu ou le Poisson.
Une secousse me blessa le crâne,
Et le sombre troupeau de la tempête,
Désireux de ma mort,
Guetta l’ébranlement de mes sens amoindris,
Et dura mon sommeil sous les coups de la houle
Jusqu’au moment où l’on me secoua:
― Lève-toi, invoque ton dieu,
Attire sa pensée et rends-le nous propice.
Si c’est lui qui nous perd,
A reprendre sa proie, il calmera les flots.―
Je montai sur le pont, mal hissé sur mes jambes.
Un rameur dit alors:
― Le ciel devient nuit noire de rancune;
Quelqu’un d’ici mit son dieu en courroux.
Tout est perdu, la nef, le gain et la vie claire.
Toujours plus haut chaque vague se gonfle;
Hurlent partout les monstres de la mer.
Mourrons-nous tems pour la faute d’un seul?
Il faut savoir pour qui la nef est secouée
A mourir.
Venez tous et cessez votre criaillerie;
Faisans cercle et tirons le sort.―
Bientôt comme ennemi, le sort me désigna.
Ils avaient hâte,
Blancs de colère et Piaillant de peur.
Ils dénouaient, renouaient leur complot,
Anxieux et maladroits.
― Nous saurons bien, traître, en cette nef ton destin,
Quelle est ta manigance et quel est ton destin
Et le nom de ta loi, de ta maison ?
― Moi, le peureux, réfugié dans la cale
(Car j’avais peur même du jour)
Je vous ouvre mon cœur avant que mort s’ensuive.
En Israël je naquis,
Dans un pays de rac et d’épine brûlée,
Et j’adore Iahvé, le Maître solitaire
Du ciel et des étoiles,
Qui créa l’aride et la mer,
Par Lui guidé, sans Lui, perdu.
― En abordant la nef, quel crime ourdissais-tu?
― Je suis venu pour m’enfuir de Iahvé
Car je cherchais un chemin tortueux
Pour me soustraire à son commandement.
J’aurais bien répété son Nom dans mes prières
Mais loin de Lui, en paix et comme sous un charme,
Sans peine ni regret,
Sans être réveillé à l’aube d’un sursaut,
Sans avoir à trembler de l’ordre que je porte,
A récolter l’affront en des tristes chemins,
A parcourir en vain le monde,
Ni jamais plus dans les nuages,
Les feuilles ou les flammes
Entendre encor la Voix qui me choisit ―.
Et l’équipage répondait:
― S’il vient à ton dieu farouche, Iahvé,
Une pensée jalouse,
Qui pourra donc lui refuser son renégat?
Elle nous étourdit, la force de son bras.
Comment, dans l’ouragan, discerner son message ?―
Emparez-vous de moi, jetez-moi à la mer!
Et la bonace reviendra.
Ainsi ma fuite se termine dans l’opprobre.
Je suis honteux de ma bassesse.
Je sais que Dieu me veut
Et que c’est à son cri que les eaux s’emportèrent.―
Mais eux, rauque la voix de peur et de pitié:
― Ton dieu pourrait peut-être s’adoucir?―
Et contre tout espoir, ils reprirent les rames
Vers la côte enfouie dans l’orage et l’écume.
Mais l’océan haussa Plus vivement ses pics
Et des mains les rames tombèrent.
Alors vers Iahvé s’éleva la clameur:
― O toi qui nous punis et nous affliges,
Qui nous laisses vidés de notre force,
Dieu au regard vengeur,
Toi qui créas cette fosse mouvante
Tu nous fais tournoyer au gré de la tempête
Pour le recel d’un pauvre fugitif!
Si nous tuons celui que tu réclames,
Ne nous mène pas à l’abîme.
Si tu veux te venger, c’est ton affaire.
A toi de dire: il en sera ainsi.
C’est toi, ce n’est pas nous, qui le largues à l’eau;
De l’autre main tu peux le rattraper,
Si tu changes d’avis, lui faire une autre nef
Ou même, sous ses pieds, étendre une île neuve. ―

Et moi, profit divin d’une longue poursuite,
Je fus jeté à l’eau dans le tumulte:
― Nous verrons bien si son dieu le reprend! ―
Bientôt, le ciel lavé apparut par trouées,
La mer perdait ses crêtes.

Sur l’étendue maintenant radoucie
Iahvé fit paraît1’e un énorme poisson:
D’une bouchée, les yeux mi-clos, il m’avala.
Quand à Jaffa le navire prenait voiles.
(Les fous chantaient et riaient les moqueurs)
Dieu faisait échouer ma dérobade
Pour mon corps m’envoyant une prison,
Et, l’âme délivrée, pour trois jours et trois nuits
J’habitai le ventre d’un poisson.

Traduït per Émilie Noulet i Josep Carner
Josep Carner, Nabí (francès). París: José Corti Libraire, 1959.
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