Accueil > L’espace des traducteurs > Bernard Lesfargues

Bernard Lesfargues

Visat núm. 5
(abril 2008)
par Bernad Lesfargues
Je suis né le 27 juillet 1924 à Bergerac (Dordogne). Mon père, Alexis, commerçant, était né à Bergerac tandis que ma mère, Aimée Aubertie, avait vu le jour à Église-Neuve-d'Issac, village situé à une quinzaine de kilomètres au nord de Bergerac.

Mes grands-parents maternels étaient agriculteurs – j'aime mieux dire paysans – comme l'avaient été mes arrière-grands-parents maternels, qui sont morts très âgés, ce qui fait que je les ai bien connus. Du côté paternel je n'ai connu que ma grand-mère, laquelle est décédée également très âgée. Si je donne ces précisions, c'est pour qu'on comprenne que j'ai, tout enfant, aussi bien en ville qu'à la campagne, baigné dans un monde où l'on s'exprimait beaucoup en occitan. On recommandait cependant d'éviter de parler aux enfants autrement qu'en français, on croyait que la pratique de ce qu'on appelait le « patois » les desservirait leur vie durant. Comme il y avait encore bien des personnes qui ignoraient le français, comment, nous les enfants, aurions-nous pu ne pas apprendre au moins les rudiments de la langue d'oc ? Je peux affirmer que je n'ai pas une langue maternelle mais deux, si indissolublement liées l'une à l'autre que j'ai l'impression qu'elles ne font qu'une.

Mes études, je les ai faites d'abord dans une école dite « libre », c'est-à-dire catholique, puis de la septième à la troisième, dans un petit séminaire où l'on privilégiait le latin, le grec et le français. Une bonne centaine d'enfants et d'adolescents y vivaient coupés de leur famille et de la société. C'était pourtant une époque où il se passait des choses intéressantes dans le monde : front populaire, guerre d'Espagne, raz de marée du fascisme, bientôt la capitulation de la France devant l'Allemagne. En l'an quarante je quittai l'atmosphère rance du séminaire et passai au collège Henri IV de Bergerac. Baccalauréat puis khâgne à Bordeaux et à Paris (lycée Henri IV). Ma paresse et ma nullité en philosophie m'interdisant d'entrer à l'ENS, je m'inscrivis à l'Institut d'Études Ibériques de la Sorbonne. Je fis lentement la licence d'espagnol, puis prenant progressivement goût au travail grâce à certains (rares) professeurs, pressé aussi par le besoin de gagner ma vie, je finis par être considéré comme un étudiant sérieux et j'obtins le Capes (1952) et l'agrégation (1954).

Lorsque j'étais élève au lycée Henri IV, à Paris, mon professeur d'espagnol, Jean Camp, me conseilla d'entrer en contact avec l'association des « Amis de la langue d'oc » ; elle se réunissait dans un café de la place Saint-Sulpice. J'y fis vite la connaissance de Jean Lesaffre, de Pierre-Louis Berthaud, de Jean Mouzat, d'Henri Espieux, et j'adhérai à l'IEO (Institut d'Études Occitanes) dès sa création, en 1945. Les occitanistes qui, pour quelque raison que ce fût, « montaient » à Paris ne manquaient pas de faire au moins une apparition place Saint-Sulpice ; c'est ainsi que j'ai rencontré Robert Lafont, Max Rouquette, Bernard Manciet et bien d'autres écrivains et militants occitanistes. Une voie s'ouvrait devant moi, je m'y suis engagé et je ne l'ai plus jamais délaissée.

Adolescent, j'écrivais des poésies. En français, évidemment. Mes condisciples parisiens, à qui je montrais mes vers, les jugeaient mauvais, d'autant plus mauvais que mon accent bergeracois amusait et même semblait ridicule. C'est alors (je glisse sur bien des détails) que j'ai commencé à comprendre que si j'étais français, je ne l'étais pas exactement au même titre que mes camarades. Cette prise de conscience me poussa à essayer d'écrire en occitan. J'y pris rapidement un tel plaisir que je n'ai plus cessé depuis lors. De cet engagement décisif témoigne la publication, en 1946, de L'Anthologie de la poésie occitane , cosignée par Robert Lafont et par moi, et plus encore de Cap de l'aiga , plaquette (1952) éditée par l'IEO dans la collection « Messatges ».

Et le catalan ? Ma première rencontre avec cette langue presque sœur de l'occitan remonte à 1940 ou 1941. J'avais déniché, à la Bibliothèque municipale de Bergerac, quelques exemplaires de La Revista de Catalunya , imprimés en France à la suite du repliement des intellectuels catalans. Bien plus tard, je devais apprendre le rôle que Pierre-Louis Berthaud avait joué pour leur accueil en région parisienne en 1940. Je me souviens de mon effarement en découvrant l'existence de cette langue « étrangère » si proche de mon « patois » (que je ne nommais pas encore occitan). Voilà que je découvrais qu'il était écrit et parlé loin de Bergerac, très loin du Périgord. Comme je n'ignorais pas tout à fait que ce malheureux « patois » avait eu, au Moyen Âge, ses heures de gloire, je commençai à m'étonner que dans l'enseignement que je recevais on n'en parlât jamais. J'eus alors le sentiment qu'on me cachait, qu'on me taisait des choses de première importance. Pis, peut-être ne me cachait-on rien, c'était sans doute qu'on ne savait pas. Je pense à Claude Martí chantant

Mas perqué, perqué

M'an pas dit a l'escòla

Lo nom de mon país ?

………………………

la lenga de mon país ?

 

Le deuxième contact que j'eus avec l'écrit catalan, ce fut lorsque Jean Camp me prêta un recueil de morceaux choisis de l'œuvre de Jacint Verdaguer. Évidemment, c'était stupide de me faire commencer par là. Cela ne me détourna pourtant pas du catalan. Mais j'étais dans l'obligation de me consacrer au castillan, la langue que j'allais enseigner.

Une fois agrégé de l'Université, je me préparai à entreprendre une thèse et proposai de travailler sur Eiximenis ; on me fit vite comprendre que se spécialiser en catalan ne menait à rien, surtout pas à obtenir un poste dans une faculté. La victoire de Franco avait entraîné la mise au piquet de la langue catalane : on renonçait à enseigner le catalan pour ne pas irriter le généralissime ! Il aura fallu attendre la mort du dictateur pour que le catalan redevienne fréquentable et enseignable dans l'Université française.

J'ai donc renoncé à travailler sur Eiximenis mais, tout en étant professeur d'espagnol (à Lyon, j'oubliais de le préciser) je me perfectionnais en catalan. En 1960 j'ai consacré un numéro de la revue Le Pont de l'Épée à la poésie catalane contemporaine ; y figuraient des textes et des traductions de Joan Argenté, Blai Bonet, Josep Vicenç Foix, Carles Riba, Jordi Sarsanedas et Màrius Torres. Et deux ans plus tard, en 1962, les éditions Gallimard publiaient ma traduction du fameux roman de Joan Sales, Gloire incertaine , dans une version qui, évidemment, échappait à la censure.

Je dois avouer que j'avais eu beaucoup de difficulté à mener à bien cette traduction. Ma connaissance du catalan laissait encore à désirer et, ce qui n'arrangeait rien, l'auteur, perfectionniste, supprimait des passages plus ou moins longs, en rajoutait d'autres, modifiait une phrase, changeait un adjectif… Chez Gallimard on s'inquiétait de ma lenteur à remettre ma copie, comme en témoignent les lettres que Michel Mohrt m'adressait à ce sujet. Enfin le livre parut, ouf ! Et moi, j'avais vraiment progressé en catalan.

Comment se fait-il que Gallimard ait fait appel à moi ? Je n'en sais trop rien. Juan Goytisolo avait suggéré à Michel Mohrt que j'étais en mesure d'assurer cette traduction. Mais j'ignore encore qui s'était porté garant, auprès de Goytisolo, de mon savoir en la matière.

Jusqu'à la publication de Gloire incertaine , mis à part le numéro spécial du Pont de l'Épée , je n'avais à mon actif que des traductions du castillan. Tout en préparant le concours de l'agrégation j'avais traduit pour les éditions Plon La vida nueva de Pedrito de Andía (1953), un travail qui m'avait valu le prix Halpérine-Kaminsky. Je note au passage, sans m'y attarder, que ce Pedrito me permit d'entrer en contact avec Salvador Dalí – mais c'est une autre histoire et ce n'est pas ici le lieu pour en parler. Sollicité par plusieurs maisons d'édition, au fil des ans j'ai traduit en français des romans et des nouvelles, entre autres Pour vivre ici , de Juan Goytisolo, Gallimard, 1962, La Maison verte , de Mario Vargas-Llosa, Gallimard, 1969. J'ai continué de traduire du castillan jusqu'en 1995 ; date à laquelle a été publiée par Fédérop ma traduction des poèmes de Julio Llamazares.

Mais je n'ai garde d'oublier qu'en 1971 Gallimard avait édité ma traduction du chef-d'œuvre de Mercè Rodoreda, La Place du Diamant. Puis à partir de la publication de Rue des Camélias (le Chemin vert, 1986), je n'ai plus traduit en français que des ouvrages écrits en catalan : outre Mercè Rodoreda, des œuvres de Salvador Espriu, Jesús Moncada, Pere Calders, Quim Monzó, Àlex Susanna et Jaume Cabré. En oublié-je ?

Poète, je le suis en occitan et en français. Pendant longtemps je n'ai fait connaître que mon œuvre en occitan, de modestes plaquettes publiées par des maisons d'édition résolument confidentielles ; c'est le sort de toute littérature marginale, et l'occitan n'échappe pas à la règle. J'ai tout de même eu la chance de voir la quasi totalité de mes poèmes écrits en occitan rassemblés dans un recueil, La brasa e lo fuòc brandal , (Jorn, 2001). Depuis cette date, j'ai publié d'autres plaquettes ; la plus intéressante, me semble-t-il, a paru chez Fédérop en 2006, sous le titre La plus close nuit .

À Lyon, en 1975, j'ai fondé les éditions Fédérop, ainsi appelées par référence à Fédération Européenne ; c'était s'engager dans le domaine politique, où Fédérop s'inscrivit pendant plusieurs années. Cependant, c'est dans le domaine littéraire que lui vinrent ses premiers succès. En 1977, les médias répandaient la nouvelle qu'un « petit éditeur de province » avait « découvert » le poète auquel venait d'être attribué le prix Nobel : il s'agissait de Vicente Aleixandre, dont Fédérop avait publié dès 1976 La Destruction ou l'Amour . Un autre succès fut la publication du bref et poignant roman de Ramón Sender, Requiem pour un paysan espagnol . D'autres titres mériteraient d'être signalés, mais je me contenterai de dire qu'environ un quart des ouvrages publiés par Fédérop le furent en occitan. En prose, car c'est de prose dont les langues minorisées ont le plus grand besoin. Je suis particulièrement fier d'avoir édité les trois tomes de La Festa (1983, 1984 et 1996), l'immense roman de Robert Lafont, un des plus grands textes de l'Europe du XXème siècle, qui attend son heure comme a si longtemps attendu la sienne Le Manuscrit trouvé à Saragosse . J'ai dirigé Fédérop jusqu'en 2000, date à laquelle je l'ai transmis à Bernadette Paringaux et à Jean-Paul Blot. Ils mènent avec courage leur dur métier d'éditeurs. Avec courage ils maintiennent la ligne éditoriale de Fédérop, accroissant même régulièrement le nombre de titres catalans et occitans qu'ils publient.

J'en termine. Malgré mon grand âge je continue de travailler, remerciant le Ciel de ne pas m'infliger de maux insupportables. Combien de temps cela va-t-il durer ? Je l'ignore et peu me chaut. Je vis heureux dans la maison où j'ai connu plusieurs générations des miens, sept en fait. Je me dis parfois que je vis au paradis et que je n'en envie aucun autre.

Je pense avoir, avec ce texte, dit ce que j'ai fait de ma vie (mais il y aurait tant de choses à raconter) plutôt que dit qui je suis. Celui qui voudrait le savoir, il lui suffirait de lire mes poèmes.

Avec le soutien de: