Facebook Twitter

Une histoire de beauté

Denise Desautels

Une phrase, qu'on aurait dû ravaler aussitôt, une seule, modeste, même trouée, a suffi. Une volée de plomb au creux de ton oreille, et tu es tombée, mon papillon, ce midi d'octobre, tombée de haut, dans une embuscade, sonnée, comme on dit, seule contre tous, irréparablement seule. À l'abandon. En dépit de ce vêtement de caresses, qui de jour en jour s'épaississait. Seule, avec tes yeux qui s'éloignaient, enfiévrés par un imprévisible espoir. Oh! à n'importe quel prix l'espoir. Un lac au centre de toi, abondant et têtu, parmi des couleurs de bouleaux et des tentations toutes simples: debout, deux ou trois pas, ton avancée vertigineuse sur l'herbe, debout, dans la souplesse de l'aube,

 

 

la plante de tes pieds glissant, soutenue par un rêve de miracle, sur quelque moelleux paysage, vivement debout, ton corps aux quatre vents, tes ailes, et des printemps en enfilade, et des gestes élémentaires qui reprennent vie, parmi les objets domestiques, dans le déroulement ininterrompu des secondes. Seule, mon papillon, avec tes yeux de bouddha dans l'ombre, immergés, qui fabriquaient du futur infini, tes yeux qu'on n'arrivait plus à suivre jusque-là. Tu t'absorbais dans l'observation de tes dernières nuits, tes derniers étoilements, ton dernier décours de lune, et ta voix accompagnait tes yeux. Tu comptais tes heures, tes secondes, tes petites joies restantes,

 

 

 

 

tu comptais, avec l'intention de te ralentir jusqu'au miracle, ta vie en boucle, tes hanches en faction, niant secrètement leur anarchie, tu comptais, avec dans ta voix cette douceur de la précaution, essentielle à ta petite jambe folle, fantaisiste, qui te résistait, qu'il te fallait amadouer jusqu'au miracle. Une douceur empruntée qui ne te ressemblait pas. Contre toute attente, sauf la tienne, tu souriais, Sisyphe heureuse, seule devant la démesure du vide, volontaire jusqu'à l'euphorie, et ton sourire flottait au milieu de ta voix, de tes yeux, ça viendrait, oui, ça viendrait, ta résurrection laissée en suspens dans les trous de la phrase. Or, quelque chose clochait, la terre était trop belle vue d'aussi loin.

 

 

Même le béton était beau, même la boue, les chiens, les complots, les cris, l'interminable désordre des rues, le froid, les klaxons, les maisons qui penchent, les parfums disgracieux des ruelles, même la pauvreté, la poussière, les prisons, même les ruines dans le parc, même la saleté, même le vieillissement était beau. Trop beau. Déchirant. On n'arrivait plus à suivre la cadence de ta voix brûlante, en écho dans ce musée des splendeurs terrestres où le futur s'étiolait, en prenant un couloir transversal. Tant bien que mal, on ramassait les morceaux de son cœur et, au fond de tes yeux qui s'éloignaient, la beauté enveloppant les choses humaines finissait par retrousser, puis se détacher complètement du béton, de la boue, des chiens,

 

 

 

 

des cris, des klaxons, de la saleté... la beauté levait, avec en elle le projet de t'emporter, de te capturer en quelque sorte, et tu disais «non», et tu hurlais «non», et ta petite jambe folle déposait sa tragédie dans ton hurlement. Comme on dépose les armes. Tu finissais par t'endormir, traversée par le brouillard de ta dernière chambre, ton corps de plus en plus vague, tes hanches coincées sous leur armure de beauté, tandis que les fantômes de ta nuit avançaient, déformaient ton visage, devant des morceaux de cœur mal vissés, et les fantômes introduisaient, sous tes paupières, un avant-goût de ta fin, ta dernière photographie, ton corps invraisemblable de décembre, ton corps cédant, s'abandonnant, sans aucun bruit, se refermant sur sa dernière étreinte,

 

 

refroidissant, avec lenteur refroidissant, puis disparaissant un matin en fumée. D'une nuit à l'autre, la même stratégie, sournoisement la beauté avançait, miroitante, déroulait ses mirages, un par un, tant de prodiges au fond de tes yeux captifs qui s'éloignaient, qu'on n'arrivait plus à suivre, et aussi dans ta voix qui n'était plus ta voix, inutilement ralentie, puis inconséquente la beauté figeait son élan, se figeait comme un mauvais œil, avec son désir de te capturer, et devant ta dernière résistance elle cédait une autre fois, la beauté, stoppait son élan, retroussait aux quatre coins de ton corps, s'émoussait, te laissait en plan au creux de ton dernier lit. Dans ton sommeil, ma Sisyphe écorchée, on entendait ta vie, ton espoir pleurer.

Face à face, la petite et la grande

 

 

 

C'est la nuit, mon papillon, et je suis là, en sursis, vivante dans le cocon de la nuit où la lumière artificielle me cerne de noir. Facilement repérable, même de dos et subtilement décalée vers la droite, assise, mettons, sur une corniche comme sur un quai, en attente, les jambes mangées par le vide, devant l'infini dérisoire d'un mur ocre, tout près de cet infini qui la nuit se rapproche, se pavane sous mes yeux, me tourmente. Repérable, en dépit de ce trou de toi dans ma tête, sous le chapeau blanc de l'enfance. Car il m'a fallu te prendre en moi, t'aspirer, t'absorber, t'engloutir au fond de la vacuité de ces heures, ces milliers de secondes qui sont tombées sans toi, sonores,

 

 

les secondes, depuis décembre, chacune comme un grelot, chacune comme une fin de toi, larmes fixes égrenant leurs fausses notes dans ce trou de ma tête. Repérable, avec mes bras inutilement arrondis en berceau, figés dans leur enfermement de statue. Toute distance abolie par l'artificielle lumière de la nuit, ma pensée cogne contre le mur et me revient, suspecte, tapageuse, prise en une souricière, entre deux feux, guettée par le proche et le lointain, coupable, oui, coupable de rapetisser l'humanité souffrante à ta seule fin, ma tête trouée par ta seule fin, toujours active avec ses images retentissantes, mais chaque fois rejointe par le fond du gouffre, ses vieilles eaux

 

 

 

 

 

universelles profitant de l'occasion, ta mort, ta mort sans cesse recommencée, pour rejaillir, atteindre la corniche, puis te rattraper dans ce trou de ma tête. D'un côté, ta fin et, de l'autre, le film fantôme du monde. Si près, l'une de l'autre, les histoires; se touchent presque. Cernée par le noir, je respire mal, aux prises avec les provocations du monde, et l'insensé du mot fin, et toi que je t'entends, et l'après, l'après-toi, l'après-guerre, l'après-vie, la paix, la confusion, la fosse, le néant au centre duquel tu flottes depuis décembre, baigneuse ondulant parmi d'autres. Je suffoque, aux prises avec ta petite histoire qui ne se fond pas, cette nuit, dans la grande. Face à face la petite et la grande,

 

 

comme dans un ring, quantités inégalement considérées par les siècles futurs, inégalement douées pour le ravage et la commisération. Toi-même, mon papillon, jusqu'à la fin affolée par les ressources inépuisables de la grande, qu'on s'acharne à décupler, puis à dénombrer, avec une science inouïe du remords, puis à décupler de nouveau, comme si le compte n'y était pas, comme si la mort était en baisse. Pourtant les recensements parlent d'eux-mêmes, les derniers inventaires chiffrés effraient, c'est fou ce qu'elle peut charrier de bûchers et de cendres, la grande, tel un fleuve gros, qui ne déboucherait jamais dans la mer, qui laisserait ses eaux démentes et leurs saloperies

 

 

 

 

 

se répandre et noyer la terre. Tu ne fais pas le poids, mon papillon. Petite, trop petite, impossible à trouver dans ce fleuve gros. Tu es morte, bel et bien morte, c'est incontestable, or, tu étais la seule à mourir à cette seconde-là, surveillée de près, bercée, bichonnée jusqu'à la fin, pomponnée pour ta dernière heure, sur un lit trop blanc, dans une guerre trop petite. Toi-même, tu en conviendrais, sans cesse affolée par ta propre lassitude, craignant le pire, sans cesse au bord du dégoût devant les minutieux comptes rendus des faits, des images, des mots de la dévastation. Rappelle-toi, chaque mystère douloureux, chaque îlot d'épaves embrouillait ta voix. Des milliers

 

 

de secondes plus tard, je te veille encore, cernée par le noir, assaillie par ton dernier visage, mes mains partout sur ton front, tes pommettes, ta bouche jusque-là gourmande, pour en ralentir l'effacement, mes mains en feu contre l'avancée redoutable de ta blancheur, puis tout naturellement, parce que cela va de soi, semble-t-il, assaillie par les métamorphoses de ton visage empruntant à des inconnus leurs traits, répétitifs et monotones, si semblables dans leur manière de s'effacer; leur empruntant tout ce qui, dans ce douloureux cocktail humain, pourrait uniformiser le proche et le lointain visage souffrant, souffrant pour rien, en pure perte, et mourant seul, solitaire, malgré le poids du nombre.

 

 

Tombeau de Lou. Amb fotografies d'Alain Laframboise. Montreal: Noroît, 2000
Traducido por Antoni Clapés
Con el soporte de: