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L'ampleur de la tragédie

Quim Monzó

Il se promena au milieu des attractions sans monter dans aucune. Il regarda les autos tamponneuses, les baraques de tir, les montagnes russes, la grande roue, les karts, les manèges pleins de rires d’enfants. Ce qu’il aurait dû faire était peut-être se dépêcher d’engendrer un enfant. Avoir un enfant (dit-on) c’est se prolonger. S’il en avait un, peut-être en se sentirait-il pas mourir autant. Mais peut-être pensait-il cela précisément parce qu’il n’en avait pas. Peut-être que s’il en avait un, il verrait qu’aucune vie n’en continue aucune autre, l’eût-on engendrée. Peut-être. Marie-Eugénie accepterait-elle d’être ma mère ? Rien que d’y penser il ne put s’empêcher de rire. Et Marie-Hélène ? Aucune des deux ne l’accepterait. Mais il pouvait louer les services d’une femme pour lui faire un enfant, une de ces femmes qui s’offrent à porter l’ovule fécondé par une autre femme qui ne peut pas en concevoir. La seule différence serait qu’il faudrait qu’elle lui prête aussi l’ovule. Avec de l’argent, il ne devait pas y avoir de problèmes. Combien lui prendrait-elle pour l’ovule, en plus de ce qu’elle lui prendrait pour concevoir : deux ou trois millions, cinq millions ? Cinq millions s’ajoutant aux dix ou quinze qu’il lui en coûterait de la convaincre de concevoir l’enfant : mettons en tout vingt millions. Mais, il aurait beau se dépêcher de féconder une femme, il n’aurait même pas le temps de savoir si elle était enceinte, encore moins celui de savoir si la grossesse était arrivée à bon port. À moins de la féconder immédiatement (et immédiatement voulait dire le jour même ou le lendemain ou avant la fin de la semaine), il mourrait sans qu’elle ait pu lui assurer qu’effectivement la semence avait germé. Mais l’erreur était sans doute de penser à une seule femme, de trouver une femme et de convenir avec elle de la grossesse. La solution (en ce moment cela lui semblait clair ; il ne savait pas pour combien de temps) devait être tout autre : courir le monde en engrossant toutes les femmes qui passeraient à sa portée. De la sorte, les probabilités augmenteraient. Sur cinquante femmes inséminées, il y en aurait bien une qui permettrait à la nature de suivre son cours. Mais comment les convaincre de ne pas utiliser de pilules, de préservatifs, de dispositifs intra-utérins, ou quoi que ce soit d’autre ? Il leur dirait qu’il avait subi une vasectomie ou il leur jurerait qu’il se retirerait au moment précis et, au moment précis, il ne le ferait pas. Mais y aurait-il une seule femme pour le croire, pour faire confiance à un inconnu, même s’il lui jurait ses grands dieux qu’il s’était fait vasectomiser ? Celles qui prenaient la pilule, faudrait-il les écarter d’emblée ? Et si, malgré tout, une fois enceintes, elles décidaient d’avorter ? Qui lui assurerait que l’ingrate, une fois engrossée, n’avorterait pas pour de mesquins intérêts personnels ? Ah, les partisans de l’avortement ! Il tourna la tête à la recherche d’affiches prônant l’avortement, décidé à toutes les arracher. Mais il n’y en avait pas ; cela faisait des années qu’on n’en voyait pour ainsi dire plus.

MONZÓ, Quim. L’ampleur de la tragédie [La magnitud de la tragèdia]. Nimes: Jacqueline Chambon, 1996. Traduit par Bernard Lesfargues.
Traduït per Bernard Lesfargues
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