Facebook Twitter
Portada > Pescat amb palangre > La petite fille et l’abîme: la traduction littéraire comme gloire et plénitude

La petite fille et l’abîme: la traduction littéraire comme gloire et plénitude

per Lori Saint-Martin
La traduction littéraire est une rencontre avec l’Autre: l’autre langue, l’autre culture, l’autre pays, l’autre regard, l’autre voix. Rencontre éprouvante, émouvante, exigeante, passionnée et féconde; espace de chevauchement, de frottement, de travail; passage qui, au lieu de tuer ou même de trahir — on parle beaucoup trop de ce qui se perd en traduction, et pas assez de ce qui se gagne — fait naître une seconde, une multiple vie des textes.

Pour en rendre compte, voici une petite histoire, tout à fait fausse et pourtant entièrement vraie, sur les passages entre les langues, sur l’abîme qui les sépare:

«Ils ont commencé avec des phrases neutres: tell Daddydinner’sready. Je me tourne vers lui: papa, c’est servi. Dis à ta mère que mes chemises doivent aller chez le teinturier. Mommy, Daddysayshisshirts… Plus tard, c’est devenu: dis à ta mère qu'elle est une grosse vache. Mommy, Daddysaysyou're a bigcow. Tell yourfatherI'mleaving. Papa, maman dit qu'elle s'en va... Je courais, à bout de souffle, de l’un à l’autre, traduisais ces phrases qu’ils comprenaient déjà parfaitement, contente de voir qu’ils se parlaient encore, même si c’était par mon intermédiaire, même si les mots que je transportais avec tant d’espoir disaient la haine. Si je travaillais assez fort, assez bien, un jour la paix viendrait, ils tendraient les mains l’un vers l’autre et trouveraient alors un langage nouveau. Petite, je croyais ça. Voici comment j’ai débuté comme interprète de conférence: j’étais leur relais, le filet de sécurité qui les protégeait contre le vide.»

Fausse explication d’un vrai parcours — j’ai en effet été interprète, puis traductrice littéraire —, cette petite histoire a pour moi la force de la vérité, voire celle d’un mythe des origines. Enfant, pourtant, je ne parlais qu’une langue et aurais été incapable de telles prouesses. Et mes parents unilingues —et très unis— n’avaient nullement besoin de tels services. Mais cette histoire inventée a pour moi le poids et la gravité et la solidité sereine du réel.

La petite fille est une passeuse de langues, elle fait des liens, elle détourne la catastrophe. Cette histoire, je ne l’ai vu qu’après-coup, c’est une énième version de Babel: la brisure, la chute infinie, et le traducteur littéraire à l’œuvre, au bord de l’abîme, sans filet ni parachute, tout comme la petite fille jette ses mots dans l’abîme entre ses parents, entre les langues.

De fait, les traducteurs littéraires sont des côtoyeurs d’abîmes. En un sens, la traduction est impossible. Les textes littéraires sont profondément enracinés dans leur langue, qui est leur substance intime et parfois leur véritable sujet. Si la langue même est non seulement la matière mais aussi l’essence de la littérature, alors comment traduire? Il est vrai que, comme les dés, les sons et les sens sont jetés, d’une langue à une autre, par une main différente, une main capricieuse qui les réunit et les sépare de manière propre. D’où, autour de la traduction littéraire, la persistance de certains lieux communs: perte, faute (au double sens d’erreur et de péché), crime, trahison. Et perte, souvent, il y a: bien moins qu’on le dit, toutefois. Toute personne qui a déjà aimé d’amour un auteur lu en traduction reconnaît avoir reçu un cadeau royal.

Les traducteurs littéraires savent la nécessité de côtoyer cet abîme qui sépare deux langues et deux cultures: le doute et la terreur qu’on ressent à se jeter corps et âme dans ce vide, mais aussi l’allégresse qui vient de le côtoyer, le souffle court, l’esprit en alerte. L’allégresse qu’on ressent à l’abolir, ne serait-ce que partiellement et le temps d’une phrase, d’un texte. L’allégresse de marcher, mieux, de danser sur cette corde raide que la traduction tend au-dessus de l’abîme. La littérature est un miracle, la traduction littéraire aussi.

Ces jours-ci, les rencontres entre les cultures sont souvent mortelles: choc, au sens propre, explosion. Un coup de marteau, une charge de dynamite et une statue du sixième siècle vacille, tombe et se fracasse, une cité ancienne, en un instant, devient poussière et gravats. L’Autre fait peur, fait envie, l’Autre attire la haine, l’Autre doit sauter à tout prix. À la haine, la furie, la violence aveugle, la traduction littéraire — dialogue, rencontre, image même de la culture, comme tout acte de création — est amour, infinie patience, douceur lucide. Construction et non destruction. Vie, gloire et plénitude.

Isabel Banal: Llapis trobats, sèrie iniciada el 1999.

Cercador d’articles
A-B-C-D - E-F-G - H - I
J - K - L - M - N - O - P - Q - R
S-T-U-V-W-X-Y-Z
Amb el suport de: