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Au risque de l'industrie

Nous allons, pour commencer, parler de temps anciens, c'est-à-dire de temps morts ou en train de mourir. En ces temps-là, comme disent les contes, régnait la diversité. Les pays étaient divers, les langues étaient diverses, les goûts étaient divers. Sur cette diversité, pourtant, flottait un air commun, comme un nuage tranquille, la mode qui se répandait à son rythme en cercles plus ou moins concentriques. Des idées circulaient, des figures se ressemblaient, un art se répandait en prenant son temps et venait pimenter l'art local d'un peu d'exotisme. On voudrait nous faire croire que cela existe encore, et pour nous le faire croire, on a inventé une expression, diversité culturelle.

Évidemment, la diversité culturelle, c'est ce qui préexistait à l'expression. Les expressions ne naissent que pour cacher la disparition d'une réalité. La nouvelle réalité, elle se cache encore sous une autre expression, industrie culturelle. Ce que cache l'industrie culturelle, c'est la domination écrasante d'un modèle de production et de consommation de l'art qui a pris progressivement sa force dès après la Seconde guerre mondiale, partant des États-Unis pour s'étendre aujourd'hui à l'ensemble du monde. Un modèle qui répand une idéologie, des modes de consommer, une langue, des produits. Un modèle qui envahit la Chine, et qui a fait exploser l'Europe.

Cela nous oblige, nous qui sommes ensemble pour défendre les vertus d'un monde véritablement divers et multiple, à voir quelle est notre capacité de faire et de transmettre face à cet univers-là.

Première question: pour qui écrivons-nous? Pour nous, pour quelques autres, pour le plus grand nombre? La réponse est variable. Elle ne dépend pas seulement des individus: elle aussi est sensible aux modes. Je prendrai mes exemples dans le pays que naturellement je connais le mieux, la France. La France a connu ces cinquante dernières années des mouvements divers. Mais on peut se concentrer sur le phénomène majeur: la cassure entre une création qui cherchait à aller au bout d'elle-même (elle a donné le nouveau roman, une poésie de plus en plus renfermée, elle a rejoint des formes musicales qui embrassaient alors l'Europe et l'Amérique) et un public laissé à des formes plus banales, dites plus "commerciales", mieux faites, donc, pour répondre aux demandes du marché.

Ces formes-là se sont-elles stérilisées? Un grand écrivain français, Balzac, a écrit une nouvelle remarquable, qui s'appelle "le chef-d'œuvre inconnu". Il nous invite chez le peintre Frenhofer, enfermé dans la réalisation d'une œuvre qu'il est le seul à voir, même quand il la montre aux autres. La littérature, la musique, les arts plastiques nous ont sans doute montré trop de Frenhofer depuis un demi-siècle, quand parallèlement l'industrie de l'imaginaire offrait, par le biais facile des écrans de télévision, puis par l'industrialisation accélérée de l'édition littéraire et musicale, des productions formatées pour toucher efficacement le plus grand nombre.

Cette cassure est stérilisante. D'un côté, un art de plus en plus inaccessible, consommé par des individus en quête de distinction sociale plus que d'expériences sensibles, de l'autre un monde sans art soumis à un abaissement de la sensibilité et du goût. Voilà pourquoi les choses sont en train de changer.

Parlons à peine de la poésie. Elle s'était éloignée du public par excès d'intellectualisme et de formalisme, elle tend de nouveau à s'en rapprocher en retrouvant ce qui fait sa vertu : le langage de la limpidité et de la simplicité. Parlons aussi de musique. Celui qui est reconnu comme le plus important compositeur français de sa génération, Pascal Dusapin (55 ans), n'hésite pas à mettre son talent au service d'un feu d'artifice sur la plage de Deauville. Un autre compositeur français, Thierry Escaich, se fait complice du jazz ou de la chanson. Le cinéma de création ne va plus chercher ses innovations dans un formalisme exacerbé. Etc.

 

Mais, et c'est le deuxième point, l'organisation du marché, la force du courant central sont encore tels que ces nouvelles tendances de la création comme la diversité que nous représentons ont du mal à s'exprimer. Ce que l'on appelle en France expression de la diversité, c'est la mise en avant par les grands médias, liés à l'industrie culturelle, des cultures dites "des quartiers", qui ne sont autres que l'importation des figures des quartiers noirs américains. Et cette diversité est devenue, dans les médias, quasi-majoritaire. Elle a été récupérée par le marché. Lequel, rappelons-le, n'est pas le point de rencontres entre vendeurs et acheteurs de force égale, mais entre des acheteurs sans pouvoir et des vendeurs contrôlant la production, la diffusion et la grosse artillerie de la persuasion.

La question que nous nous posons est donc: est-ce qu'on peut s'opposer au formatage imposé par le "marché", et comment? ou bien, comment composer avec lui?

On pourrait penser que la question n'a pas de sens pour un créateur. Il se trouve que le premier terrain de défense est la langue. Parce qu'elle est l'un des éléments de ce que par commodité ou euphémisme ou appelle le marché et qui est la domination d'une culture sur toutes les autres. Cette culture, avec ses modèles, a imposé sa langue. Ce n'est pas par hasard que l'Europe en construction est sans boussole, sans volonté commune: elle est sous influence de la culture américaine, qui lui a donné sa langue commune en balayant toutes les langues nationales. Quand le modèle de société, quand les codes sociaux, quand les aspirations deviennent ceux qui sont véhiculés par les séries de la télévision américaine, quand la langue commune est celle des États-Unis d'Amérique, que reste-t-il de l'identité européenne et de la volonté de la porter? Il nous faut donc, avec obstination, défendre la diversité linguistique comme rempart à la déferlante du soi-disant marché. La défendre en particulier au niveau des institutions européennes, qui ont complètement lâché pied.

Et puis, on peut opposer ce que toutes les interventions publiques ont opposé au marché, et que même la part originelle de la doctrine libérale ne réfute pas : des politiques de rééquilibrage. Ce qu'a fait avec constance la Catalogne pour imposer sa langue dans l'espace public - je suis de loin, mais avec beaucoup d'intérêt, le conflit qui oppose les autorités catalanes aux diffuseurs de cinéma à propos du doublage des films - mais qui se retrouve aussi dans la politique française de soutien au cinéma, dans les diverses aides régionales à l'édition ou à la diffusion de livres. Etc. Ces politiques de rééquilibrage sont connues. Elles n'ont agi, sauf exception - et la Catalogne paraît une de ces heureuses exceptions - , qu'à la marge, même si c'est une marge importante comme dans le cas du cinéma qui, en France, a réussi à contenir la poussée du cinéma américain.

C'est aussi une des directions dans lesquelles il conviendrait d'aller. Vieilles recettes, sans doute, mais dont on ne peut se passer, et qu'il faut défendre avec d'autant plus de vigueur qu'elles se heurtent à des courants d'une grande violence. Nous en mesurons tous l'enjeu qui n'est pas seulement la diversité, mais aussi la qualité de la vie artistique et de son dialogue avec ses lecteurs, ses auditeurs, ses spectateurs.

par Philippe Pujas
La Réunion Internationale du Comité de Traduction et des Droits Linguistiques du PEN International, Barcelone, 17 et 18 Juin 2010.
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